Brigitte Long

Photographie portrait  de Thérèse Roberjot

Brigitte Long

Pétrifications de songe et de mémoire

Brigitte Long entretient un dialogue silencieux, intime, puissant et profond avec la matière. Qu’il s’agisse de céramique, de peinture ou de  sculpture,  elle poursuit  toujours le même corps à corps avec le matériau sollicité,  pour en exprimer l’évidence interne, pour en révéler l’âme et les pensées secrètes, pour en exalter la sensualité infuse.

Les oeuvres de grès ou porcelaine  présentées ici, façonnées, engobées, émaillées,  sont cuites avec la technique du raku, qui permet de conjuguer brutalité et douceur, rudesse et subtilité, sobriété formelle et tension spirituelle.

Ces pétrifications de temps et d’espace, couvertes des griffures de la mémoire du monde, sont des objets  à regarder et  caresser pour mieux s’imprégner de toutes les  vérités terrestres.

 Pierre Souchaud

Alexandrine Guérin

TERRES ENFUMÉES

Parcours

Une longue pratique avec la matière mais également avec la mémoire.

Étude d’histoire et d’archéologie médiévale du Proche-Orient et plus spécifiquement la problématique du phénomène de la sédentarisation de nomade. Travail dans les zones dites de « marges arides », zone de désert en limite de l’hisoyète de 200mm, cette limite mouvante de la possibilité de l’agriculture, donc de l’installation humaine de façon plus ou moins permanente. Fluctuation suivant les variations climatiques (pluviométrie).

Comment s’installe un groupe, une tribu ; comment elle bouge, ses parcours de nomadisation ; les circonstances climatiques et historique d’une sédentarisation. Qu’elles sont les traces laissées par ces populations mouvantes ?

La céramique est le matériau qui résiste le mieux au temps car la terre cuite à une certaine température devient imputrescible. Les objets en argile de la vie quotidienne retrouvés en plein désert seront les uniques traces fragmentaires d’un passage humain. Il s’agit alors de reconstituer les modes de fabrication, les utilités, les fonctionnalités des objets, les formes et les décors de ces ustensiles. Après le terrain, les études en laboratoires viennent confirmer ou poser d’autres questionnements sur les processus l’installation humaine. Les échantillonnages se mettent en place, les comparaisons sont effectives, les parcours commerciaux et les échanges des céramiques retracent les parcours des humains. Le tout enfin se rejoint : l’objet/l’humain.

Pendant 30 années ces problématiques m’ont tenues en haleine, en parcourant un certains nombres de territoires mais surtout en nomadisant avec les tribus dans les divers déserts du Proche et Moyen-Orient jusqu’au Golfe Arabo-persique. La découverte de l’Asie avec un autre rythme de nomadisation : suivre le cours des fleuves, leurs montées des eaux qui obligent les populations à se mouvoir dans les maisons en pilotis 6 mois de l’année. Encore une observation scientifique mais fragmentaire de l’occupation d’un territoire. Nous ne retrouvons que les traces au sol durant la saison sèche donc il nous échappe la vie en « étage » durant les 6 autres mois pendant la montée des eaux.

Se renseigner inlassablement auprès des populations contemporaines vivantes encore dans ces territoires « mouvants » de leurs techniques de fabrication de leurs objets usuels : d’où proviennent les argiles, les modes d’extractions, les modes de cuissons suivant les saisons et la nomadisation – période de la saison des pluies en Asie, phase de sédentarisation temporaires pour les tribus – les méthodes de cuissons, les combustibles, les rites liés à ces moments … et toujours ce leitmotiv incessant : l’argile / l’homme, sa trace dans la terre cuite que nous découvrons, des siècles plus tard, que peut-on se permettre d’interpréter de ces vies.

Ce sont ces pratiques traditionnelles récoltées que j’ai interprété aidée par mes multiples carnets d’enquêtes, de croquis, de dessins à l’encre de chine.

1961 – née dans les asperges et le Saumur mais avec des origines  « face à la mer, de l’autre côté, l’Amérique..? »

1981-1987 : études, archéologie, histoire de l’art, civilisation et langue arabe, architecture, Paris Sorbonne, EPHE…

1985/87 : vie au Caire

1988 : installation à Lyon.

1989-1997 : vie à Damas, escapades à Beyrouth et Amman, rapatriement 1ère guerre du Golfe

sédentarisation des nomades dans les déserts de basalte, les soyeux d’Alep.

1998 : titre de docteur es-archéologie et histoire médiévale du Proche-Orient, Lyon.

1999-2000 : Chicago, Oriental Institute, poursuite du nomade, manger des suhis, s’inscrire à la chorale palestinienne, un lac aussi grand que la mer, des phares et des mouettes.

1981 – 2009 : quelques missions archéologiques : Proche-orient (Syrie, Liban, Jordanie, Égypte), Asie (Cambodge, Birmanie, Thaïlande), Golfe Arabo-persique (Koweit, Bahrayn, Qatar)

ramassage d’argiles – les mains dans la pâte – enquêtes ethnoarchéologiques sur les pratiques de potières.

2010 : installation à Lyon avec l’atelier d’argile.

 

Démarche

Déambulations, dérives, itinérances, pérégrinations : la question du départ / demeurer sur place, se mettre en branle / se retirer dans un lieu. La puissante signification du temps lié à un lieu et à un moment, rattachant à ce qui s’est passé auparavant, l’espace et la mémoire que nous laissons par notre absence. Dépaysement du paysage, utopie du cheminement à l’écoute de la matière, formes apparemment arrêtées du minéral, détecter une métamorphose permanente. Enfin, l’immobilisation paraît propice à une plongée dans la matière. Chaque sculpture est toujours à la limite de l’échec.

La trace. Reconstituer à travers le temps le travail de l’homme. Retrouver cette mémoire, mémoire des mains, mémoire du faire. Se mettre en position de la recherche de l’autre comme une recherche d’un négatif d’une occupation, d’un fragment de vie, d’une présence disparue mais encore tangible.

Le temps qui fait son œuvre de polissage, de transformation sur nous, sur le soi, sur l’autre. Relever les éléments qui font une caractéristique d’un lieu et les différences de l’autre. Jusqu’où est perceptible la réduction et l’ouverture de l’espace de reconnaissance de chacun ?

La lumière par les couleurs du Noir. Associés au feu depuis la préhistoire, combustion des matières, brûlures, cendres, les feux de la guerre et de ses bombardements, ces noirs se répandent, enduisent surface et volume, marée noire, terre brûlée donnant lieu à des crevasses, inquiétant désert. Obtenir des fentes, des fêlures, des failles, des déchirures, rendre de la tension, de l’élan.

Cette démarche est la retranscription de mes itinérances récoltées durant trente années, mémoire personnelle et mémoires des autres.

 

Techniques

Le cheminement au travers de l’argile et de toutes ces transformations rend compte d’un parcours intérieur. Parcourir les lits de rivières pour prospecter et récolter l’argile naturelle (rivière de l’Ain, de la Drôme…). Préparer l’argile afin qu’elle supporte les chocs thermiques occasionnés par la cuisson primitive : montée de la température en 20 mn à 950° – cuisson durant 2h directement dans le feu. Il faut intégrer des zones de dilatation dans l’argile prélevée dans la nature afin d’éviter l’éclatement. Un travail de test se met en place : inclusions de dégraissants multiples et différents, des dégraissants organiques – végétaux séchés, compressés, huileux, hachés, entiers – des dégraissants minéraux comme le mica et le basalte concassés, introduction de chamotte provenant des déchets de cuisson. La recherche se poursuit par des tests de granulométries variables de tous ces ingrédients afin de garder plastique l’argile, de rendre compte de failles, de fêlures, de déchirements de la matière.

Le montage des pièces se fait à partir de plaques de différentes argiles puis mises en forme à la batte. Les décors sont gravés, estampés à partir de tampons traditionnels provenant de mes rencontres avec les potières avec lesquelles j’ai pu travailler durant mes voyages au Proche-Orient et en Asie, le corpus des décors s’est étendu à des créations personnelles faisant référence à des ressentis forts de mémoire.

La période de séchage des pièces est accompagnée d’un travail de polissage au galet. Cette technique permet soit d’estomper les motifs ou au contraire de les mettre en valeur par la brillance obtenue sur les reliefs.

Après une cuisson individuelle de chaque pièce pour suivre au mieux la résistance de chaque argile, les pièces sont sorties très rapidement et plongées dans une bassine de copeau ou de sciure de végétaux variés. Céramiques et sciures sont immédiatement mises en contexte de réduction, la sciure s’enflamme puis devient fumée lors de la fermeture de la bassine. C’est le moment de l’enfumage et du rendu des noirs.

 

Dérives mémorielles

C’est en tant qu’archéologue, spécialiste de l’histoire antique du Proche-Orient, Alexandrine Guérin à parcouru pendant près de 30 ans, en nomadisant avec les tribus, un certain nombre de territoires dans les divers déserts du Proche et Moyen-Orient jusqu’au Golfe Arabo-persique, ainsi qu’en Extrême-Orient. C’est là qu’elle été fascinée par la poterie primitive, ses modes d’extraction, ses méthodes de cuisson, ses combustibles, les rites liés à son usage.

Et ce sont ces pratiques traditionnelles ainsi étudiées et récoltées sur de multiples carnets d’enquêtes, de croquis, de dessins à l’encre de chine, qui ont inspiré son oeuvre de terre cuite porteuse de ses rêves d’intemporalité, de beauté universelle et d’union entre les hommes à travers le temps, les cultures et lieux géographiques.

Pierre Souchaud