Martine Bligny

Les Passagers  Par Martine Bligny

 J‘ai choisi de peindre la figure humaine, miroir de soi, en partant de ses représentations diverses  (histoire de la peinture et photographies), comme support formel au travail pictural.

Les corps, les vêtements, les objets, sont comme les enveloppes fragiles et provisoires  de   l’âme qui s’incarne et voyage dans les mondes multidimensionnels de la vie.

Des personnages parfois rejouent les mythes de Bacchus, Narcisse, Noé…

Sur des bateaux de traversée.

Par la peinture, j’essaie de montrer les forces, les énergies qui sous- tendent les formes de la  figure dans l’espace du tableau

Seule la vibration de la chair du tableau, nous ramène ici et maintenant, dans la pure présence de la figure; …le tableau vivant résonne en nous, au diapason de notre âme.

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Martine Bligny par Piere Souchaud

Les regards des portraits de Martine Bligny viennent du plus profond de l’être et du plus loin de notre histoire commune. Ils sont sont ceux du recueillement, du mystère, de la prière, de l’apaisement et de l’intériorité sereine. Quelque- chose comme une fragilité, qui permettrait de s’introduire à l’intérieur de l’image et dans ce qu’elle sous-tend d’irréalité, de rêve et d’intemporalité.

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Le baiser d’éternité

« Comme il y a de la pensée dans le travail du sculpteur, à quoi répond la pensée sculptée, ainsi il y a de l’amour dans le travail du peintre, à quoi répond le sentiment peint. (…) C’est pourquoi il y a toujours quelque chose de mystique dans un beau portrait. »

Alain, philosophe écrivain

En marge de la frénésie contemporaine et de ses débordements, l’œuvre de Martine Bligny semble n’appartenir à aucune époque, à aucune mode, à aucune école. Frêle sylphide, hantant l’espace fantasmatique de son atelier, cette artiste à l’âme éprise de beauté, ne vit pas tout à fait dans notre monde. Son univers se perd dans la nuit des temps ; dans cette zone trouble et déroutante où se superpose, en une seule image, tous les souvenirs qui peuplent notre mémoire.

Et pourtant, à travers cette vitre d’amour, ne filtre jamais qu’un seul visage. Entêtant. D’une toile à l’autre, son être mobile insiste et persiste à vouloir faire de toute face un unique regard. Enigmatique. Toujours identique à lui-même. Toujours différent. Plus proche en cela d’un archétype que d’une personne réellement existante, ce regard nous fixe et nous interroge. Il nous invite, dans sa proximité distante, à revivre en nous-mêmes ce que son intériorité nous chuchote.

Qui suis-je ? Et qui es-tu, toi qui me regarde ? Ne suis-je pour toi que l’écho ténu d’une autre personne ? Peut-être me prends-tu pour ce pâtre Grec que tu as déjà vu dans une peinture de Piero de la Francesca ? Peut-être. Mais une chose est sûre : si tu acceptes de me voir tel que je suis – noyé dans mon regard – s’ouvrira à toi l’envers de ma figure. Et tu verras alors que je suis celui dont l’image est indifférente. Que je suis le dissemblable. Et si tu regardes encore, tu verras peut-être ce petit détail, qui tremble souvent au sommet de mon crâne, et qui est là pour te rappeler que toi et moi, envers et contre ce que la frénésie contemporaine affirme – nous ne sommes pas tout à fait de ce monde.

Frédéric-Charles Baitinger

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l’immensité des visages

Noyé de haute mémoire, un visage s’abîme dans la mer des visages. Tous les dehors du monde ont disparu. Martine Bligny efface les excès de la réalité, les blessures du dedans, et les effets provisoires du monde. Visage en admirable suspens dans les racines sublimes des savoirs disparus. Ne respire plus que l’air oublié d’un formidable passé. Tendresse à jamais inassouvie, dans la nostalgie fantasmée des doux visages et des douces cultures qui furent. Regard sans borne, traversé d’outre-vie. Regard de nul oubli. Dans l’impensable énigme de la pure présence, Martine Bligny enchante l’absence. Un portrait innombrable voyage dans tous les possibles du visage. L’étendue absorbe lentement les apparences de la peau. L’intimité sans frontière, à fleur de surface et de dense peinture, prend tout l’espace à son compte. Sensualité latente, retenue, ô combien délicate, quand le corps n’est plus qu’un seul visage, infini et poignant…

Mais la question éternelle et tendue des durs secrets de l’existence se perd et s’enfouit dans la durée. Ces visages peints ont l’épaisseur du temps, et la fragilité implacable des miroirs. Un regard de trop, un instant de trop, et ils pourraient disparaître dans le néant. L’oeil est l’organe du silence. Aigu comme une lame que pourrait blesser la lumière, l’art de Martine Bligny unit la fusion la plus saisissante et l’arrachement le plus cruel. Désir et distance ne cessent de s’ étreindre. Art d’envoûtement, où la mort-vie se déploie. Autrefois, durant des siècles, voire des millénaires, le visage n’existait pas, n’était qu’un masque intemporel, rigide, et sans véritable intériorité. Pur dehors assembleur des lois cernant l’humain, et définissant la face en modèle immobile et beau, statique et dominateur. Martine Bligny a respiré ces sources grandioses. Elle invente des visages familiers et lointains. Malgré leur apparente douceur et leur subtile mélancolie, ils sont masqués d’étrangeté, et d’une sublime proximité. Visages de dénuement, habités du dedans, miraculeux, primitifs et contemporains. Toutes les mémoires du monde ont laissé leurs sensibles traces, mais l’insidieuse présence nue, dans sa sidérante contagion, abolit tout souvenir. Somptueuse monumentalité de ces visages d’immensité, hors du temps fabriqué des surfaces. Une masse picturale insondable, inouïe de complexité, sécrète et fusionne la face et l’univers, et le sourd magma des pigments diffuse la part immergée de l’affect profond. Venus des confins, et ne communiquant pas les bassesses de la modernité, ils taisent par pudeur les grandes questions de l’être qui hantent et qui taraudent. Ils brûlent nos certitudes.

Christian Noorbergen

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Martine Bligny, peintre de la parousie

Propos recueillis par Maximilien Friche

Mauvaise Nouvelle : Vous peignez exclusivement des visages, des figures devrais-je dire, et ces figures semblent venir de loin tout autant qu’elles nous sont familières, comme celles « des aimés que la Vie exila » comme dirait Verlaine. On a dû sans cesse vous poser la même question, mais tant pis puisque votre travail l’impose ! D’où viennent ces visages ? Ils semblent chercher à entrer en communication, mais avec qui ? Avec le peintre, avec nous ? Avec le monde contemporain ? Vous posez-vous comme leur interlocutrice ou comme une passeuse ?

Martine Bligny : Dans les années 80-90, je me suis donné comme sujet de peindre ces visages. Comme tout le monde, j’ai commencé par d’abord faire de l’art contemporain, des essais plastiques, etc. C’était, malgré tout, toujours assez figuratif car j’ai une formation aux beaux-arts de dessinateur et j’ai toujours beaucoup dessiné. Et comme je voulais peindre, j’ai voulu répondre à ces trois questions : Comment continuer à peindre ? Que peindre ? Et comment le peindre ? En effet, tout a déjà été peint par ceux qui nous ont précédés. Il me fallait hériter pour créer encore, m’inscrire dans l’histoire de l’art. La vraie motivation ne vient pas du mental mais du cœur. Une énergie d’amour préside toujours à la création. Je voulais témoigner des présences, des êtres chers, des disparus. Le premier motif est donc d’ordre émotionnel.

A cette période de recherche de ma peinture, j’étais en Italie et j’ai découvert toutes ces fresques, notamment à Pompéi, qui m’ont beaucoup marquée. Pour moi, le visage c’est le premier sujet de la peinture. Les visages viennent de l’histoire de la peinture. Chez les grecs, on réalisait un masque en plâtre du visage du défunt, masque qui était accroché après au mur pour se souvenir. Il y a des visages sur les sarcophages également. J’ai enfin été beaucoup marquée par les icônes. Il est important de noter que le visage est le lieu où sont implantés tous les sens, tout ce qui permet de communiquer avec le monde extérieur. Un visage est un lieu de communication, le lieu qui nous permet de nous relier. Par ailleurs, je considère la peinture comme un miroir, on y voit toujours un aspect de nous-même, on s’y reconnait. Et ces visages que je peins sont un aspect de nous-même. Tout ce qui nous semble séparé est en fait une partie de nous-même, ce qui nous manque. Nous sommes en quête de l’unité dans cette vie, sans plus d’extérieur ni d’intérieur. Celui qui regarde la peinture, se regarde lui-même, il se reconnait. Il voit quelque chose qu’il connait bien mais qui reste habituellement inaccessible. C’est le miracle de l’art de rendre cette part inaccessible. Il se révèle ainsi, ce qui permet de dépasser la confusion entre le personnage et l’être.

MN : Il y a un suaire sur ces visages, de la gaze, un filtre. Est-ce le filtre du passé ou la marque qu’ils ne peuvent être que brouillés avec notre modernité trop « conceptuelle » par rapport à la simplicité d’un visage ? N’y-a-t-il pas là l’expression d’un combat entre l’immuable et la matière, l’être et le personnage comme on vient de le dire ?

MB : Vous savez, toute forme est prise dans le cycle de la mort et de la renaissance. Ces visages sont aussi des formes, des supports qui subissent des morts et des renaissances. Ils arrivent dans notre modernité avec tous leurs aspects provisoires. Ils ont traversé le temps. Ces visages sont comme des véhicules, supports à l’esprit, pris dans la fragilité, dans le côté provisoire de nos trois dimensions. L’être s’accommode de ce support très fragile. Et je sentais que ces visages portaient toute leur vie en eux, ainsi qu’une part d’une époque et d’une civilisation. Ils apparaissent donc dans ma peinture avec une forme de sédimentation liée à l’histoire.

 

 

MN : J’ai envie d’un coup à vous entendre vous qualifier de peintre de la parousie. Les visages que vous convoquez pour nous n’ont-ils pas quelque chose de glorieux, transfigurés ?

MB : C’est exactement ça. Ils sont toujours jeunes, éternellement. Je me souvenais de cette phrase d’un peintre : « Je vous ai peint comme vous serez le jour de la résurrection. » L’être, la présence qui est derrière un visage, contribue à rendre la matière lumineuse, moins dense, moins lourde, moins séparée, plus vivante.

MN : Vos visages ne sont pas dessinés, ils sont comme découverts à chaque clin d’œil, ils sont comme en voie d’apparition, certains les croient en voie de disparition, ce n’est pas mon cas. Ils apparaissent comme issus d’un lavis, l’eau les révèle, on pense aussi à ces photos apparaissant dans leur bain de développement. Sans contour, les visages sont là sans que l’on y prenne garde. En ce sens, votre travail se rapproche de l’archéologue ou du sculpteur, est-ce de vous avoir dépouillée du dessin qui vous le permet ? Est-ce d’avoir transformé la matière en couleur et en lumière ?

MB : Quand j’étais en Italie et que j’ai contemplé les fresques, il y avait une forme d’incarnation de la peinture, chose pour laquelle j’étais en quête à l’inverse de tous mes contemporains. Et je cherchais une technique qui me permette de renouveler cette peinture que je voyais se déposer couche après couche. Faire avec la couleur et la surface car la peinture est une question de surface, d’étendue de couleur, la ligne conceptuelle du dessin est alors dépassée. En contemplant les fresques du XVème siècle, on constate que peindre des corps ou des visages est autre chose que le réalisme, l’éclairage doit faire vibrer la chair. C’est la première fois où la chair est mise dans la peinture. En travaillant avec l’ombre et la lumière qui tournent autour des corps, la chair vibre. C’est pour ça que j’ai trouvé des enduits pour reprendre l’idée du mur. Quand j’étalais la peinture, effectivement, c’était une forme de révélation, comme si le pinceau révélait ce qu’il y avait dans le mur. J’ai d’ailleurs trouvé dans un texte d’Heidegger la racine du mot technique qui veut dire : faire advenir la présence. La contradiction avec un XXème siècle où la technique est devenue technique de mort est tellement flagrante !

MN : Vos visages sont mélancoliques. Et passée la joie de les voir apparaître en notre temps, comme rescapés, nous vient immédiatement la peur de les perdre. Nous sommes comme « contaminés » par leur nostalgie. Leur regard lucide sur notre pauvre personne nous perce. D’où nous vient ce plaisir à souffrir, ce désir de rester à les regarder en nous abîmant ? D’où vient cette fascination pour votre poésie ?

MB : Ce plaisir à souffrir vient de l’histoire du deuil. Quand un être quitte son corps, on nous dit qu’il faut faire le deuil, c’est-à-dire reconnaître qu’on ne pourra plus jamais le voir tout en continuant à l’aimer. C’est ça cette souffrance que vous avez peut-être ressentie. Ce sentiment de perte irrémédiable qui est l’expérience la plus importante de la vie. Au moment de la perte d’un être cher, lorsque l’on verse des larmes, cela signifie que le ciel vient toucher la terre, que la présence vient toucher le corps. Et nous, nous sommes à la jonction. On est touché par le cœur, lieu où la matière et l’esprit se rejoignent. Le cœur permet de retrouver l’unité.