Martine Bligny

 

Le baiser d’éternité

« Comme il y a de la pensée dans le travail du sculpteur, à quoi répond la pensée sculptée, ainsi il y a de l’amour dans le travail du peintre, à quoi répond le sentiment peint. (…) C’est pourquoi il y a toujours quelque chose de mystique dans un beau portrait. »

Alain, Système des Beaux Arts.

En marge de la frénésie contemporaine et de ses débordements, l’œuvre de Martine Bligny semble n’appartenir à aucune époque, à aucune mode, à aucune école. Frêle sylphide, hantant l’espace fantasmatique de son atelier, cette artiste à l’âme éprise de beauté, ne vit pas tout à fait dans notre monde. Son univers se perd dans la nuit des temps ; dans cette zone trouble et déroutante où se superpose, en une seule image, tous les souvenirs qui peuplent notre mémoire.

Et pourtant, à travers cette vitre d’amour, ne filtre jamais qu’un seul visage. Entêtant. D’une toile à l’autre, son être mobile insiste et persiste à vouloir faire de toute face un unique regard. Enigmatique. Toujours identique à lui-même. Toujours différent. Plus proche en cela d’un archétype que d’une personne réellement existante, ce regard nous fixe et nous interroge. Il nous invite, dans sa proximité distante, à revivre en nous-mêmes ce que son intériorité nous chuchote.

Qui suis-je ? Et qui es-tu, toi qui me regarde ? Ne suis-je pour toi que l’écho ténu d’une autre personne ? Peut-être me prends-tu pour ce pâtre Grec que tu as déjà vu dans une peinture de Piero de la Francesca ? Peut-être. Mais une chose est sûre : si tu acceptes de me voir tel que je suis – noyé dans mon regard – s’ouvrira à toi l’envers de ma figure. Et tu verras alors que je suis celui dont l’image est indifférente. Que je suis le dissemblable. Et si tu regardes encore, tu verras peut-être ce petit détail, qui tremble souvent au sommet de mon crâne, et qui est là pour te rappeler que toi et moi, envers et contre ce que la frénésie contemporaine affirme – nous ne sommes pas tout à fait de ce monde.

Frédéric-Charles Baitinger

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l’immensité des visages

Noyé de haute mémoire, un visage s’abîme dans la mer des visages. Tous

les dehors du monde ont disparu. Martine Bligny efface les excès de la

réalité, les blessures du dedans, et les effets provisoires du monde.

Visage en admirable suspens dans les racines sublimes des savoirs

disparus. Ne respire plus que l’air oublié d’un formidable passé.

Tendresse à jamais inassouvie, dans la nostalgie fantasmée des doux

visages et des douces cultures qui furent. Regard sans borne, traversé

d’outre-vie. Regard de nul oubli.

Dans l’impensable énigme de la pure présence, Martine Bligny enchante

l’absence. Un portrait innombrable voyage dans tous les possibles du

visage. L’étendue absorbe lentement les apparences de la peau.

L’intimité sans frontière, à fleur de surface et de dense peinture,

prend tout l’espace à son compte. Sensualité latente, retenue, ô combien

délicate, quand le corps n’est plus qu’un seul visage, infini et

poignant…

Mais la question éternelle et tendue des durs secrets de l’existence se

perd et s’enfouit dans la durée. Ces visages peints ont l’épaisseur du

temps, et la fragilité implacable des miroirs. Un regard de trop, un

instant de trop, et ils pourraient disparaître dans le néant. L’oeil est

l’organe du silence. Aigu comme une lame que pourrait blesser la

lumière, l’art de Martine Bligny unit la fusion la plus saisissante et

l’arrachement le plus cruel. Désir et distance ne cessent de s’

étreindre. Art d’envoûtement, où la mort-vie se déploie.

Autrefois, durant des siècles, voire des millénaires, le visage

n’existait pas, n’était qu’un masque intemporel, rigide, et sans

véritable intériorité. Pur dehors assembleur des lois cernant l’humain,

et définissant la face en modèle immobile et beau, statique et

dominateur. Martine Bligny a respiré ces sources grandioses. Elle

invente des visages familiers et lointains. Malgré leur apparente

douceur et leur subtile mélancolie, ils sont masqués d’étrangeté, et

d’une sublime proximité. Visages de dénuement, habités du dedans,

miraculeux, primitifs et contemporains.

Toutes les mémoires du monde ont laissé leurs sensibles traces, mais

l’insidieuse présence nue, dans sa sidérante contagion, abolit tout

souvenir. Somptueuse monumentalité de ces visages d’immensité, hors du

temps fabriqué des surfaces.

Une masse picturale insondable, inouïe de complexité, sécrète et

fusionne la face et l’univers, et le sourd magma des pigments diffuse la

part immergée de l’affect profond. Venus des confins, et ne communiquant

pas les bassesses de la modernité, ils taisent par pudeur les grandes

questions de l’être qui hantent et qui taraudent. Ils brûlent nos

certitudes.

Christian Noorbergen

 

Martine Bligny peintre de la parousie

Propos recueillis par Maximilien Friche